Tout d'abord merci à toi d'avoir accepté de répondre à cette interview. Pour commencer peux-tu nous faire une présentation du label (historique, moments clés/importants, groupes signés, etc...) ?
Laurent : Et bien merci à toi pour l'intérêt que tu portes envers le label.
J'ai créé le label en 98, plutôt l'idée d'un label en 98. En 99, la structure prend forme avec la signature du 1er groupe, Broken Edge, qui pour moi reste un souvenir fabuleux, car on s'échangeait nos demos / albums à l'époque. Ensuite, d'albums en albums, le label a fait ses premières armes pour devenir ce qu'il est aujourd'hui. Je pense que nous continuons régulièrement à progresser ce qui m'amène à dire que chaque sorte est une étape importante que ce soit pour le succès qu'elle rencontré que l'échec qu'elle a subi. Cela nous a permis de bâtir quelquechose de durable et de prendre conscience du fonctionnement de ce système... Pour les moments clés, outre la signature des Broken, je pense à des groupes comme Dying Tears / Anthemon qui ont ouvert des portes et pas seulement au label, ou encore à Kristendom qui après un deal chez Osmose m'a fait confiance pour la suite de leur carrière. D'autres grands moments... La signature d'un groupe comme Heathen, les concerts de DSK et Burgul Torkhaïn en Finlande au Tuska festival, la tournée Ashura / Vital Remains... et plein d'autres moments où se cotoient aussi des passages beaucoup plus pénibles .

Quelles sont les raisons qui t'ont poussé à créer ton propre label ?
Par le biais des groupes où je jouais, j'ai commencé à faire la promotion dans le circuit "underground". j'ai ensuite élargi mon champs d'action et trouvé plein de groupes sortant des albums excellents mais complètement ignorés. J'ai eu envie de les aider, dans un premier temps à organiser leur promo, faire parler d'eux, les distribuer. j'ai toujours pensé que la scène française était très bonne mais en manque de structure. J'ai donc voulu devenir une de ces structures. Cela peut parfois expliquer le déficit d'image du label ou son manque de considération, parce qu'on continue à signer de jeunes groupes et des premiers albums... combien de fois m'a t'on dit qu'il manquait des locomotives au label... Je crois que certains à force de les chercher ne font que regarder les trains passer !

Comment s'organise aujourd'hui la gestion du label (qui fait quoi, etc...) ?
Au départ, c'est très chaotique. Tu es vite débordé par les papiers, le suivi, les contacts, le calendrier. Après, tu t'organises. J'ai longtemps géré seul le label avant de trouver les bonnes personnes pour m'épauler, qu'elles soient des stagiaires promo comme Laurie Anne ou Marie ou des passionnés comme Seb.
Aujourd'hui, Alex s'occupe du suivi des pressages et des stocks, Seb d'internet et du E shop, Marie de la promo, Denis de l'aspect juridique , financier et développement. Bref, la structure s'est étoffée.

Ta / tes plus grandes fiertés par rapport au label ?
Etre toujours là en 2006, alors qu'on me prédit depuis le début que j'allais me casser la figure, que c'était la mauvaise voie... Mais ma plus grande fierté c'est de savoir que les groupes du label y restent pour la plupart. Cette confiance et ce partenariat est une des choses les plus agréables et motivantes.

Sur quel(s) critère(s) décides-tu de signer un groupe ?
D'abord l'aspect musical. Il faut qu'il se passe quelque chose quand j'écoute. Ensuite, vient le reste, la motivation du groupe et l'adéquation entre nos ojectifs, nos méthodes et le groupe

Le futur du label à court et long terme ?
A court terme, c'est la sortie d'Amartia, d'Arkhan et Amethyste, suivie plus loin de Kemet et du prochain DSK. A long terme, le label vient de rentrer dans une nouvelle phase de progression. Hormis la morosité du marché, nous sommes confiants dans les groupes que nous avons au sein du catalogue et nous espérons franchir un cap en 2007. Le travail que nous démarrons maintenant nous permet d'envisager toujours mieux pour nos groupes.
Le futur du label démarre actuellement avec le rapprochement de Pervade Productions et Thundering / Manitou. Ce qui était au départ un travail ponctuel sur l'album de Kristendom se transforme en partenariat longue durée. Ainsi, nous avons désormais beaucoup de souplesse dans tous les domaines de gestion d'un label. Pervade nous ouvre de nouvelles perspectives, notamment sur le développement des groupes, du label et la professionnalisation de la structure.

Venons en maintenant au coeur même de cette interview : l'UNDERGROUND. Quelle définition as-tu de l'UG ? (n'hésites pas à être le plus précis, le plus exhaustif possible) ?
Je ne vais peut être pas être dans le courant ou le bien pensant ...J'ai envie de dire que tout est devenu underground dans le métal. Le cloisonnement incessant entre sous genre d'un sous genre, et son faible poids économique a complètement rétréci la marge de manœuvre. Plus de diffusions télé (qui se souvient de Motorhead en direct chez Mourousi sur TF1, de Poison ou sigue sigue spoutnik chez Collaro, de FR3 diffusant un Donington avec Quiet Riot, Dio, ... de Antenne 2 passant des live de Maiden,scorpions, Purple ou Motley en deuxième partie de soirée !), les médias écrits sont en difficulté également (rien qu'Enfer mag vendait au moins autant que toute la presse métal actuelle réunie!).
Je pense que le premier trait de l'underground c'est d'être à l'écart des médias de masse. C'est pour cela qu'il possède ses propres outils de communication et de diffusion : radios indé, fest, distributeurs, webzine, fanzines, médias spé...
Pour autant, il existe différents degrés d'underground... A un degré moindre, Rock Hard est aussi underground qu'Underground investigation. La différence c'est que l'une est une société, l'autre une asso. Mais toutes les deux doivent faire attention à leur fonctionnement pour survivre. C'est pour cela que je pense qu'il existe des réseaux underground ou plus ou moins underground à la limite. cela commence pour la diffusion, par le trade, les petits réseaux en dépôts sur des listes plus ou moins confidentielles, jusque la distribution par certains indé...Mais aussi par les radios indé, les webzines et fanzines avant d'arriver aux mags, par la communication : flyers papiers photocopié, flyers imprimés, couleur ou n&B, mass mailing, courriers, publicité magazines,...
Je ne classe pas non plus obligatoirement dans l'underground, tout ce qui est "amateur", sans moyens, non rémunéré, non professionnel, non structuré ...Par ailleurs, on peut être structure associative mais fonctionner de manière très professionnelle. Ca n'est pas impensable.
De même, je pense que les mots "commercial, marketing, investissement, rentabilité..." ne sont pas des gros mots dans l'underground.
il s'agit pour moi tout au plus d'ajustement par rapport à un fonctionnement et des moyens. Des labels underground diffusent simplement des CDr.
Je pense que ce qui caractérise l'underground, c'est d'abord et avant tout la passion , la fidélité, l'investissement et la sincérité. Les maîtres en la matière sont Inhumate ou encore DSK. D'ailleurs on y collera volontiers l'étiquette "Do it yourself" qui n'est pas, pour moi, obligatoire dans l'underground mais qu'on retrouve souvent avec les qualités énoncés auparavant.
Pour terminer, je pense que pour beaucoup l'underground c'est ce qui est hors circuit traditionnel "commercial". on peut comprendre pourquoi quand on connait d'un peu plus près les méthodes marketing employées par certains ;-(
L'underground n'est pas simplement une question de méthode. Ca peut en revanche être un mode de vie et j'y vois le refus d'y faire des concessions d'aucune sorte, même pour améliorer son ordinaire. Je crois que la meilleure manière de définir l'underground, c'est cela : "sans concessions"!

En rapport avec la définition que tu viens de me donner, considères-tu ton label comme Underground ? Et surtout pourquoi ?
Oui et non ! Pour moi, il est underground, même si aujourd'hui s'est ajoutée au fonctionnement la notion de rentabilité, voire de calculs. Il est underground, car je n'ai pas les moyens de me "payer l'unanimité" auprès du public métal, comme le font très bien certains. Pour certains, Thundering est un choix par défaut et ce genre de considération me révulse, car ce comportement est tout sauf underground ;-).
j'ai par contre fait certains choix qui m'ont probablement éloigné du réseau underground tel que beaucoup le conçoivent. J'ai voulu être distribué dans les bacs, dans les grands réseaux, j'organise la promotion des groupes avec des "budgets" de communication (pub), je fonctionne donc avec les réseaux spé (mags, disquaires, distributeurs, ..) Pour autant, Thundering reste un petit label underground. On bénéficie peut être d'un peu plus de visibilité, c'est tout. Notre catalogue est aussi plus diversifié, là où souvent on considère underground comme milieu extrême. Là encore, j'en reviens à mes objectifs initiaux : essayer de structurer un réseau de communication, promotion distribution pour les groupes, en essayant année après année de progresser et de faire plus.

Aujourd'hui pour un label, quels sont les principaux avantages et inconvénients d'appartenir à l'UG ?
Plus de choix au niveau artistique, je pense... même si pour moi trop de structures underground se cantonnent à n'oeuvrer que dans un seul et même registre. Néanmoins, l'underground t'apporte plus de liberté quand à tes choix. Maintenant, plus ta structure grossit et moins cela est vrai...
L'inconvénient reste le manque de moyens, de visibilité et de confiance que l'on t'accorde : combien de disques et de groupes ne peuvent progresser ou simplement se développer parce qu'ignoré ou inconnu. Quasiment tous les jours, tu trouves par hasard un groupe inconnu avec un album de fou ! C'est dommage de ne pouvoir les faire découvrir aux autres autrement que de manière confidentielle. Surtout quand tu vois certains groupes sans inspiration bénéficier d'une aura improbable ...

Qu'est-ce qui différencie, selon toi, la scène UG de la scène Metal en général ? Y retrouve-t-on également des points communs ?
En France ou partout ? Je pense que la vraie scène UG sait se débrouiller. je dis et répète souvent aux groupes qui sont signés que la signature sur le label, ça n'est finalement pas grand chose, juste le petit truc en plus; J'en veux pour preuve le travail de fond de DSK. Le groupe existait avant moi, existera certainement encore après moi. j'ai juste été un déclencheur, en organisant mon travail autour de celui du groupe et en lui donnant un accès là où il n'était pas présent. Nos deux méthodes de travail cohabitent et s'organisent ensemble, différemment mais conjointement. C'est là toute la force et l'intelligence de ce groupe.

On oppose souvent l'UG aux notions de Business ou même plus généralement d'argent. Penses-tu que les deux soient effectivement dissociés ?
J'y ai partiellement répondu. Je pense que non. Maintenant, tout dépend de comment tu gères ton business. Soit tu cherches à te faire de l'argent sur le dos des groupes, soit tu cherches uniquement à rembourser ta mise et si tu fais une plus value, tu la réinjectes. Je fonctionne de cette manière. tout ce qui est entré dans les caisses est ressorti pour les groupes d'une manière ou d'une autre : pressage, pub, promotion, flyers, ... La différence, c'est de savoir si on signe un groupe parce qu'il peut et va nous rapporter de l'argent ou parce qu'on croit en sa musique ou a son potentiel; De toute manière, sans argent, tu ne fais rien. ne serait ce que pour avoir du matériel pour jouer. il faut voir aussi comment tu te sers de l'argent que tu injectes. Soit tu te construis, soit tu achètes ...Soit, tu fais de la zique par passion, soit tu le fais pour la reconnaissance. les finalités sont différentes. Il existe plus qu'on ne croit de groupes qui avant et contre tout souhaitent être connus ... mais connus de quoi, de qui, pourquoi et pour qui... c'est un autre débat ! ;-)

Qu'est-ce qui te plaît le plus (et te déplaît le plus également) dans le fait d'appartenir à l'UG ?
Ce qui m'ennuie le plus, c'est le fait que des groupes à fort potentiel soient tués dans l'oeuf. Ca me désole de voir ce qui est arrivé à un groupe comme Blackness. Ce groupe était à la hauteur d'un Kreator, pas très loin d'un Testament. Ce qui m'emm... le plus c'est de savoir que des groupes parce qu'ils sont underground n'auront jamais la possibilité d'aller beaucoup plus loin, alors qu'ils ont le potentiel, la créativité et l'investissement ... et je peux te citer des exemples à la pelle.. Broken Edge, Dying Tears, Anthemon, ...
Ce qui me plait le plus dans le fait d'appartenir au monde UG, c'est cette vraie fraternité qu'on peut avoir entre personnes. J'ai d'excellentes relations avec des groupes qu'ils soient du label ou non. Mika de Furia est un vrai ami par exemple. Il sait qu'il peut compter sur moi et vice versa. le chanteur de Benighted est un mec génial également de simplicité. Il existe, quand tu appartiens au monde UG, de vraies relations entre personnes basées sur autre chose qu'un simple échange commercial, contrat ou marché. Ca n'est pas du "donnant donnant".

Comment juges-tu la scène UG française (points forts/faibles) ? Par rapport à la scène internationale ?
La scène UG me paraît forte mais trop esseulée. Il n'y a plus ce fantastique réseau UG des années 90's. Internet a pas mal changé la donne. Certes, cela apporte beaucoup, mais je pense que cela a contribué à déshumanisé un peu le système. Il y a 15 ans, on avait des relations par phone ou courrier qui me paraissent plus fortes que celle par Email.
Je considère que les groupes français sont très bons, en tout cas meilleurs sur pas mal de points ... malheureusement, le public s'est clairsemé et on retrouve toujours les mêmes activistes, années après années. C'est dommage.

Toi qui dirige un label, quel regard portes-tu sur le gravage ou le téléchargement d'album ? penses-tu que l'UG soit également concerné par ces pratiques ?
Tout le monde est concerné, je pense, à quelle qu'échelle que ce soit. Le mois de sortie de l'album d'Outcast, le disque était déjà en téléchargement et on a pointé sur un seul lien plus de 300 téléchargement dans le mois de sortie. après, tu peux relativiser... on n'aurait pas fait 300 ventes supplémentaires non plus. Tu sais, c'est encore les plus gros qui en profite, finalement. Je n'ai aucune prise d'intérêt dans les sociétés qui fournissent les accès internet, aucune action dans les CDr, .. là où contrairement, les majors perçoivent de l'argent sur les ventes de CDrom, DVdr, graveurs, ...
J'aime à penser que le téléchargement permet au moins de s'y retrouver vu la masse de sorties... pour faire un choix. Maintenant, nous mettons un à deux titres complets en téléchargement sur notre site... cela devrait être suffisant normalement.
Je pense aussi que c'est un problème de génération. J'ai acheté un Ipod pour m'écouter les démos que je reçois ou des albums que j'ai envie d'écouter quand je me déplace.
Les plus jeunes ne connaissent que le téléchargement et l'objet CD est désacralisé pour eux. Le hic, c'est qu'on est certainement dans une période charnière. Cela nous oblige à mettre de la valeur ajoutée (DVd bonus, digipack) mais dans le fond, cela ne change pas foncièrement les choses.
Dans ta question, on sous entend que le gravage et téléchargement entraîne la baisse des ventes. C'est en partie vrai. Mais, ça n'est pas la seule cause. Je crois qu'il serait bon de revenir ) un vrai état d'esprit underground. Le marché est saturé. Trop de labels, trop de distributeurs, trop de trop en fait. La surabondance nuit. Dernièrement chez un disquaire, je n'ai pas su quoi acheter, tellement, il y en avait... à des prix parfois très bas. Avant, je ressentais comme une urgenc... tu savais que si tel ou tel CD passait dans les bacs, il valait mieux ne pas rater l'occase. Là, tu sais que tu le trouveras quasiment partout et si tu attends un peu, il sera en dessous des 10 euros.

L'avenir de l'UG... tu le vois comment ???
Radieux. J'espère en toute honnêteté qu'on aura une période de vache maigre, ce qui permettra de faire le tri et peut être de revenir à des considérations plus musicales que mercantiles. On a perdu l'objectif.
L'underground ne sera jamais aussi fort que lorsqu'il est clairement défini et délimité.

Merci à toi d'avoir accepté de répondre à cette interview. Le mot de la fin est pour toi...
Faites parler votre curiosité et soyez ouverts d'esprit; le cloisonnement tue le métal. On peut être underground et faire du heavy ou du grind, tant que la mentalité reste celle qui caractérise l'UG : honnêteté, passion, intégrité et volonté.

 

          

 


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